Lettre à l'absent
Le rouge et le noir
dimanche, août 20, 2006
Le regard

Cela faisait quelque temps que j’avais arrêté de compter les tunnels, les arbres, les moutons, les… car sous cette pâle lumière d’après-midi nuageux je n’arrivais plus à bien distinguer les objets et à vrai dire, tout ça n’avait pas réussit à détourner mon attention sur autre chose. Ca faisait des heures qu’elle était là et moi je faisais tout pour oublier cette présence. Ce jeu débile m’a au moins empêché de la regarder, mais sans pour autant m’interdire de penser à elle.
Je ferme mes yeux et j’essaie de me rappeler tous les détails : sa place, ses affaires, ses mains, sa tête, son regards. NON, je me rappelle de tout sauf de son regard. Mais comment est-ce possible. Comment pouvais-je oublier son regard ??!! Mais est-ce qu’elle m’avait regardé ? Je ne me rappelle de rien. Je ne veux pas la regarder, j’essaie d’inventer un autre jeu, j’essaie de deviner les objets à travers le brouillard du soir qui commence à gagner sur tout. Un arbre, une vache, une maison, une … Assez. Cette envie est plus forte que tout. Comment je peux oublier cette élégance, cette démarche qui ressemblait à une danse, ces pas qui me faisait penser à un ange marchant sur les nuages, cette voix plus profonde que n’importe quelle musique, ce regard, NON, je ne me rappelle pas de son regard. Il faut que…Obscurité !! Je crois que je me suis arrêté au vingt-quatrième, et maintenant c’est le vingt-cinquième tunnel. Mais pourquoi cette fois les lumières du train ne sont pas allumées ? Juste quelques instants pour ne pas penser à elle et ensuite elle revient ! Et quel meilleur moment que maintenant pour essayer de la regarder encore une fois.
Un ombre allongée, comme le brouillard dehors : légère, mystérieuse, élégante, silencieuse …
Et soudain une idée : ca faisait quelque temps que je n’avais plus entendu un bruit de sa part. Le wagon était vide, et maintenant elle était allongée, sans mouvement sur les sièges. Et si elle n’était plus vivante.
Je me précipite vers elle. Elle est pâle et froide. Malgré ma peur j’approche mon oreille de sa poitrine pour entendre son cœur. Mon oreille touche son corps. Et soudain une douleur immense m’empêche de continuer à écouter son cœur qui bat. Comme un choque, sa peau a brûlé mon oreille. Je me suis vite éloigné. La faible lumière de cette fin d’après-midi rentre dans le wagon. Avant de me mettre tout droit, elle se tourne vers moi, doucement, toujours avec la même élégance. Et là, pour la première fois mon regard croise son regard. Et avant de m’étouffer dans la profondeur du sien, j’ai compris ce qui n’était pas à comprendre : pour être vivant, un cœur qui bat n’est pas suffisant !